La
guerre des monnaies a-t-elle commencé?
Au Japon, Shinzo Abe, est depuis
quelques mois premier ministre. Ses nouvelles directives sont claires et il ne
s’en cache pas: Le Japon et sa banque centrale ont comme objectif de dévaluer
leur monnaie nationale, le yen, dans le but d’augmenter le taux d’inflation du
pays et de le faire passer à 2%. Mais pourquoi, me direz-vous, veulent-ils
augmenter l’inflation? Cela ne risque-t-il pas de diminuer le pouvoir d’achat
des consommateurs nippons? Bien entendu cela sera un des effets
secondaires, mais j’y reviendrai plus loin. Le but recherché devrait apporter
bien plus de profits au Japon. En effet, si le yen est moins fort, cela
signifie qu’à l’étranger, les produits japonais seront moins chers, et donc
cela entraînera une forte augmentation des exportations du pays du soleil
levant. Du coup, en dopant ses exportations, le pays produira d’avantage et
cela contribuera a de la croissance économique.
Au premier abord, cela peut sembler
être la solution idéale, où tout le monde serait gagnant. Mais, économistes
avertis que vous êtes, vous vous doutez bien qu’il y a un revers de la
médaille. Celui-ci n’est d’ailleurs pas des moindres et a de multiples
facettes. Le plus grave de tous, bien entendu est que si un pays A se met à
dévaluer sa propre monnaie pour doper ses exportations, cela signifie qu’un
autre pays B, importera d’avantage et exportera moins. Cela aura donc un impact
négatif sur la balance commerciale de B, mais aussi sur tous les autres pays
qui font du commerce avec le pays A. Donc, TACRE, la croissance supplémentaire
qu’un pays aura acquise en dévaluant sa monnaie, se fera forcément au détriment
d’un autre pays, qui connaîtra tous les effets inverses à A., lorsque ce
dernier dévalue sa monnaie. Par conséquent, si un pays décide de dévaluer sa
monnaie pour être plus compétitif à l’étranger, alors bien entendu, la réaction
des autres pays ne se fera pas attendre et eux aussi baisseront leur monnaie
pour ne pas être désavantagés, et, si tout le monde s’y met, ça finira par
dégénérer. C’est à ce moment-là que l’on emploie le terme de guerre des
monnaies.
Nombreux sont donc les pays qui ont
condamné la décision japonaise, en particulier ses partenaires les plus
directs, comme la Corée du Sud. Le yuan chinois et le dollar américain ne
devraient pas y rester insensibles.
Néanmoins, presque tous les pays du
monde essaient, en général de manière subtile et discrète, de dévaluer leur
monnaie, pour pouvoir profiter des effets bénéfiques du mécanisme. La banque
centrale européenne (BCE) semble faire figure d’exception. Elle préconise la
stabilité des prix et la rigueur budgétaire, car elle estime qu’avoir une
monnaie forte est le signe d’une économie en bonne santé. Et, dans le fond,
elle n’a pas tout à fait tort.
Comment une devise peut-elle perdre de la valeur ?
Tout d’abord, nous savons que la
monnaie n’est qu’un instrument financier et qu’elle peut prendre des formes
très diverses, allant de monnaie fiduciaire (M1), à de simples créances dans les
bilans des institutions financières, et en particulier de la banque centrale.
C’est la monnaie scripturale (M2). Nous savons aussi qu’il est possible
d'échanger librement ces titres de créance monétaire sur les marchés
financiers, notamment en échangeant une devise contre une autre. Une
monnaie sera donc d’autant plus forte que l’on pourra acheter avec une seule
unité monétaire, une grande quantité de biens ou de devises étrangères. Cela
signifie donc que la valeur d’une monnaie est, elle aussi, dictée par les lois
d’offre et de demande. Alors comment faire perdre de la valeur à la monnaie du
coup ? Pour cela de nombreux moyens existent.
Le plus évident c’est, bien sûr, d’augmenter
l’offre, en activant tout simplement la planche à billets, ce qui fera
forcément diminuer la valeur de la devise. On augmente donc juste la quantité
de monnaie en circulation.
En effet, une augmentation de la
quantité de monnaie en circulation entraînera toujours une augmentation des
prix. Cela peut facilement s’expliquer de manière intuitive : si la
demande de tous les consommateurs reste identique, mais que leur budget
augmente en valeur nominale, alors pour un même produit, tout le monde sera
prêt à débourser d’avantage, en valeur nominale encore une fois, afin d’obtenir
le bien en question. La hausse des prix implique donc que le pouvoir d’achat
d’une unité monétaire diminue et que, par conséquent, la valeur de la devise
aura bel et bien diminué, elle aussi.
Cette hausse des prix reflète ce que
l’on appelle l’inflation. Or une inflation trop importante entraîne de sérieux
risques. Si jamais les revenus des ménages n’augmentent pas aussi vite que le
coût de la vie, cela peut entraîner une grande insatisfaction, pour ne pas dire
animosité, de la part du peuple. C’est ce qui s’est passé en Allemagne avant
1933, où le mark se dépréciait à une vitesse hallucinante d’heure en heure. En
effet, la devise valait 1380 milliards de fois plus en 1924 qu’en 1914. En 1923
le taux d’inflation a même dépassé les 500 millions de %, un chiffre absolument
hallucinant. Ceci a grandement favorisé l'ascension au pouvoir de l’extrême
droite et d’Hitler. L’Allemagne a été traumatisée. L’hyperinflation est donc un
phénomène que les politiques cherchent à éviter à tout prix. C’est une des
raisons pour laquelle la stabilité des prix -et par conséquent un Euro fort-
est la priorité numéro un de la BCE.
Comment s’y prendre pour dévaluer sa monnaie nationale ?
Activer la planche à billets n’est, cependant,
pas la méthode privilégiée des Etats, et n’est généralement utilisée que
lorsque c’est nécessaire, c.à.d. qu’il faut augmenter la quantité de monnaie
fiduciaire en circulation. La méthode la plus courante est celle qui consiste à
maintenir un taux d’intérêt directeur très bas. En effet si la banque centrale
maintien ses taux artificiellement bas, alors les banques pourront emprunter de
l’argent à un taux bien plus avantageux, puis, ensuite, les investisseurs
auprès de la banque. Ce qui aura donc comme effet de booster la croissance.
Seulement, si le taux d’intérêt
directeur est déjà trop bas, très proche de 0%, et que cela n'entraîne pas une
réelle pression à la hausse de la masse monétaire, alors peut intervenir une
deuxième solution, ce que l’on appelle le quantitative easing. Ce
mécanisme consiste, pour l’essentiel, à racheter sa propre dette. Son fonctionnement
est le suivant:
Tout d’abord la banque centrale augmente ses avoirs en créant de la
monnaie, soit en faisant tourner la planche à billets, soit en augmentant son
passif par une simple ligne d’écriture en crédit.
En contrepartie, comme l’équilibre entre actif et passif doit toujours
être respecté, elle va se tourner vers diverses institutions financières et
leur rachètera des bons de la dette.
Les banques voient par conséquent leurs comptes fortement renfloués par
du cash fraîchement créé, ce qui leur permettra de prêter plus facilement,
encore une fois, et à un taux plus faible. Ceci devrait permettre de relancer
l’économie et de lui donner un coup de fouet. Seulement, un des risques
majeurs, est que des Etats mal gérés peuvent grâce à cette méthode s’endetter
en démesure, puisqu’ils rachètent eux-mêmes leur dette publique. En principe le
quantitative easing est une mesure temporaire qui vise à relancer l’économie en
période où ça va mal.
Donc, à la fin du processus, lorsque l’économie aura repris des
couleurs, le but est que la banque centrale revende ses bons du trésor et
récupère la monnaie pour alors la détruire, l’opération devenant ainsi nulle.
Cela permettra d’éviter qu’une inflation démesurée ne s’installe.
Il existe encore d’autres moyens de
dévaluer sa monnaie, qui sont, disons, moins conventionnels. Un premier moyen,
par exemple, est d’influencer par intimidation les décisions des spéculateurs.
En effet, c’est le marché qui détermine la valeur d’une monnaie, et si l’on
parvient à convaincre celui-ci de parier à la baisse, alors le cours de la
monnaie risque bel et bien de descendre. Le but est alors de faire passer le
message que, si l’on parie à la hausse, on risque fort de perdre son argent.
Notons d’ailleurs ici une petite
subtilité : la différence entre dévaluation et dépréciation. Sur le fond,
l’idée est la même, à savoir que la devise d’un pays perde de la valeur, mais
le premier sous-tend une action externe d’un gouvernement pour y arriver (type
quantitative easing) et le deuxième sous-tend que la perte de valeur reflète
uniquement les ressentis libres du marché.
Une autre façon de dévaluer aussi sa
monnaie, est de lui fixer un certain plafond, par rapport à une autre valeur
étalon, au-delà duquel la monnaie ne peut pas s’apprécier. C’est le cas de la
Suisse, qui, par exemple, ajuste son franc par rapport à l’Euro. Ceci l’assure de protéger ses exportations,
l’Europe étant son premier partenaire commercial.
Enfin le Pérou, lui, a trouvé un moyen
presque imperceptible de maintenir sa monnaie à un niveau bas: le pays
intervient sur sa devise non pas pour la stabiliser sur les marchés, mais
carrément pour la rendre la plus volatile possible. Pourquoi? Tout simplement (comme
nous l’avons vu en cours de marchés financiers), plus un actif est risqué, plus
la prime de risque exigée est élevée. La conséquence, c’est que les
investisseurs seront plus vite découragés d’acheter la devise à un prix élevé
et ne seront enclins à prendre le risque que représente l’actif que si celui-ci
n’est pas trop cher. Ainsi, de manière très subtile, le pays Andin garde une
monnaie faible et favorise ses exportations.
Quel
comportement adopter ?
Ces dernières années, la banque
centrale américaine (FED) a usé (et abusé?) de ce système du quantitative
easing, son taux d’intérêt directeur étant déjà au plus bas possible, à savoir
compris entre 0 et 0.25%. Le but était comme dit plus haut, de doper les
exportations américaines et de relancer l’économie suite à la crise de 2008. Le
Japon, dans son but d’inflation et d’augmentation du volume des exportations a,
lui aussi, commencé à utiliser ce mécanisme.
Cependant, une relance purement
monétaire, est-ce une bonne idée?
Cela peut, bien entendu, présenter pas
mal d’avantages. D’un côté cela entraîne une relance économique, car plus de
prêts sont accordés et cela favorise investissements et consommation. De plus ça
favorise donc les exportations et diminue les importations. Cela permettra de
booster les entreprises locales qui produiront d’autant plus que la demande
venant de l’extérieur sera forte et que la demande interne pour les produits
étrangers se contractera (vu que ce qui vient de l’extérieur sera plus cher),
ce qui provoquera un repli sur les produits locaux. Les entreprises du pays, ou
de l’union monétaire le cas échéant, se retrouveraient donc bien avantagées.
Logiquement les emplois suivront ainsi que le niveau de consommation de la
population.
Le premier effet d’une politique monétaire
de relance sera donc bel et bien une embellie économique. Mais, dans le même
temps, un effet tout à fait inverse se met en place.
Car, il faudra compter avec un tas
d’effets secondaires néfastes. Tout d’abord le pays devra faire face à une
période d’inflation qui peut très vite devenir insupportable. Deuxièmement,
comme les importations deviendront plus chères, elles diminueront, ou
deviendront plus handicapantes pour le pays. Là, je pense en particulier aux
matières premières desquelles on ne peut se passer, et à une augmentation du
coût de celles-ci, ce qui peut être très préjudiciable à bon nombres
d’entreprises. Certains pays seraient très sensibles à cette conséquence. Le
Japon en fait partie. Le pays a décidé de mettre à l’arrêt ses centrales
nucléaires, mais les besoins énergétiques sont toujours bien présents. Ses
importations en charbon ont explosé. Mais suite à la politique monétaire du
pays, celles-ci deviennent de plus en coûteuses, ce qui grève la compétitivité
du pays.
Mais ce n’est pas tout. Comme expliqué au
début, dévaluer sa monnaie risque d’entraîner la réaction de tous les autres
pays. Et une guerre des monnaies ne serait, au final, bénéfique à personne. Car
grandir en dévaluant sa monnaie, c’est vouloir grignoter une part de la
croissance d’un autre pays. C’est un petit jeu à somme nulle qui n’apportera,
au final, rien à personne. Bien au contraire, tout le monde verrait son inflation
augmenter. Une guerre des monnaies est donc une guerre, d’où ne sortira
sûrement pas de vainqueur.
Alors, bien sûr, l’économie est une
compétition. Elle l’est aussi à l’échelle internationale. Mais c’est une
compétition, qui doit avoir comme effet, au final, de profiter à toutes les
parties autour de la table. Lorsque deux acteurs économiques échangent des
biens, ils le font, car ils savent qu’ils vont tous deux en profiter. Les
décisions purement monétaires par contre, n’apportent pas de réel surplus économique.
Pour une relance forte et durable,
mieux vaut donc se baser sur des réformes structurelles profondes telles
que :
- Améliorer la technologie et l’efficience.
-
Trouver des solutions nouvelles et adaptées aux défis auxquels nous
faisons face aujourd’hui.
-
Adapter le système et ne pas répéter les erreurs du passé.
Le Japon a cependant choisi le chemin
de l’illusion de la croissance. Le pays a une population vieillissante et qui
ne grandit plus, ce qui signifie que la croissance supplémentaire du pays est
répartie entre moins de personnes que dans des pays en voie de développement.
Le problème, justement, est que de moins en moins de travailleurs vont devoir
supporter la charge de pensionnés de plus en plus nombreux. Le Japon a besoin
de main d’œuvre. Mais le pays souffre aussi d’un manque d’investissements
étrangers : la fiscalité japonaise et les coûts de productions ne les
incitant pas à s’installer. Des réformes structurelles qui pourraient
redynamiser un pays assoupi seraient donc, par exemple, d’encourager une
immigration massive, une remise en route des centrales nucléaires ou encore un
assouplissement de la fiscalité. Mais le peuple préfèrera, dans l’immédiat la
réforme qui ne sera efficace qu’à court terme. A long terme, la relance n’aura
cependant été qu’une illusion.
La BCE aura donc sans doute raison de
vouloir un euro fort, même si cela désavantage pour l’instant les pays les plus
fragiles, comme la Grèce par exemple, qui aurait bien besoin de doper, même
artificiellement, ses exportations et son industrie. La France a émis également
le souhait de voir baisser l’euro. Mais d’un autre côté, la BCE en agissant de
la sorte, encourage les pays de la zone Euro à se focaliser sur les causes
structurelles de la crise et surtout, calme le jeu pour éviter une guerre des
monnaies au niveau mondial.
Nicolas Moreno
3 commentaires:
D'après moi, une piste de réflexion supplémentaire peu être dégagée, Je pense qu'une autre raison qui incite l'europe à maintenir son taux de change par rapport aux autres monnaies est celui du prix du baril de pétrole. En effet, le baril se cotise en dollar et comme l'euro est plus fort par rapport au dollar, cela nous permet d'épargner quelque peu sur le prix d'un baril. De plus, avec les prix de l'essence pour le moment, ce petit avantage n'est pas négligeable.
Qu'en penses-tu ?
Petit avantage certes, mais vite combler et dépasser par des taxes excessives qui font s'envoler le prix de l'essence...
Je pense que tu as raison Romy, c'est une des raisons, l'union européenne étant fort dépendante des autres pays pour bon nombres de matières premières, dont le pétrole bien entendu. Cependant, il me semble que ça reste un motif assez marginal.
Une autre raison est que l'Allemagne en particulier a adapté son modèle économique à une monnaie forte. Le pays importe les matières premières hors Europe à bas prix, puis exporte beaucoup au sein même de la zone Euro, où elle ne souffre donc pas de désavantage concurrentiel lié à la monnaie.
C'est une autre raison pourquoi l'Allemagne est un peu seule dans sa volonté d'un Euro très fort. Et vu que les allemands sont en position de force ils sont en mesure de remplir leurs objectifs.
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