lundi 6 mai 2013



La guerre des monnaies a-t-elle commencé?


Au Japon, Shinzo Abe, est depuis quelques mois premier ministre. Ses nouvelles directives sont claires et il ne s’en cache pas: Le Japon et sa banque centrale ont comme objectif de dévaluer leur monnaie nationale, le yen, dans le but d’augmenter le taux d’inflation du pays et de le faire passer à 2%. Mais pourquoi, me direz-vous, veulent-ils augmenter l’inflation? Cela ne risque-t-il pas de diminuer le pouvoir d’achat des consommateurs  nippons? Bien entendu cela sera un des effets secondaires, mais j’y reviendrai plus loin. Le but recherché devrait apporter bien plus de profits au Japon. En effet, si le yen est moins fort, cela signifie qu’à l’étranger, les produits japonais seront moins chers, et donc cela entraînera une forte augmentation des exportations du pays du soleil levant. Du coup, en dopant ses exportations, le pays produira d’avantage et cela contribuera a de la croissance économique.

Au premier abord, cela peut sembler être la solution idéale, où tout le monde serait gagnant. Mais, économistes avertis que vous êtes, vous vous doutez bien qu’il y a un revers de la médaille. Celui-ci n’est d’ailleurs pas des moindres et a de multiples facettes. Le plus grave de tous, bien entendu est que si un pays A se met à dévaluer sa propre monnaie pour doper ses exportations, cela signifie qu’un autre pays B, importera d’avantage et exportera moins. Cela aura donc un impact négatif sur la balance commerciale de B, mais aussi sur tous les autres pays qui font du commerce avec le pays A. Donc, TACRE, la croissance supplémentaire qu’un pays aura acquise en dévaluant sa monnaie, se fera forcément au détriment d’un autre pays, qui connaîtra tous les effets inverses à A., lorsque ce dernier dévalue sa monnaie. Par conséquent, si un pays décide de dévaluer sa monnaie pour être plus compétitif à l’étranger, alors bien entendu, la réaction des autres pays ne se fera pas attendre et eux aussi baisseront leur monnaie pour ne pas être désavantagés, et, si tout le monde s’y met, ça finira par dégénérer. C’est à ce moment-là que l’on emploie le terme de guerre des monnaies.

Nombreux sont donc les pays qui ont condamné la décision japonaise, en particulier ses partenaires les plus directs, comme la Corée du Sud. Le yuan chinois et le dollar américain ne devraient pas y rester insensibles.

Néanmoins, presque tous les pays du monde essaient, en général de manière subtile et discrète, de dévaluer leur monnaie, pour pouvoir profiter des effets bénéfiques du mécanisme. La banque centrale européenne (BCE) semble faire figure d’exception. Elle préconise la stabilité des prix et la rigueur budgétaire, car elle estime qu’avoir une monnaie forte est le signe d’une économie en bonne santé. Et, dans le fond, elle n’a pas tout à fait tort.


Comment une devise peut-elle perdre de la valeur ?

Tout d’abord, nous savons que la monnaie n’est qu’un instrument financier et qu’elle peut prendre des formes très diverses, allant de monnaie fiduciaire (M1), à de simples créances dans les bilans des institutions financières, et en particulier de la banque centrale. C’est la monnaie scripturale (M2). Nous savons aussi qu’il est possible d'échanger librement ces titres de créance monétaire sur les marchés financiers, notamment  en échangeant une devise contre une autre. Une monnaie sera donc d’autant plus forte que l’on pourra acheter avec une seule unité monétaire, une grande quantité de biens ou de devises étrangères. Cela signifie donc que la valeur d’une monnaie est, elle aussi, dictée par les lois d’offre et de demande. Alors comment faire perdre de la valeur à la monnaie du coup ? Pour cela de nombreux moyens existent.

Le plus évident c’est, bien sûr, d’augmenter l’offre, en activant tout simplement la planche à billets, ce qui fera forcément diminuer la valeur de la devise. On augmente donc juste la quantité de monnaie en circulation.

En effet, une augmentation de la quantité de monnaie en circulation entraînera toujours une augmentation des prix. Cela peut facilement s’expliquer de manière intuitive : si la demande de tous les consommateurs reste identique, mais que leur budget augmente en valeur nominale, alors pour un même produit, tout le monde sera prêt à débourser d’avantage, en valeur nominale encore une fois, afin d’obtenir le bien en question. La hausse des prix implique donc que le pouvoir d’achat d’une unité monétaire diminue et que, par conséquent, la valeur de la devise aura bel et bien diminué, elle aussi.

Cette hausse des prix reflète ce que l’on appelle l’inflation. Or une inflation trop importante entraîne de sérieux risques. Si jamais les revenus des ménages n’augmentent pas aussi vite que le coût de la vie, cela peut entraîner une grande insatisfaction, pour ne pas dire animosité, de la part du peuple. C’est ce qui s’est passé en Allemagne avant 1933, où le mark se dépréciait à une vitesse hallucinante d’heure en heure. En effet, la devise valait 1380 milliards de fois plus en 1924 qu’en 1914. En 1923 le taux d’inflation a même dépassé les 500 millions de %, un chiffre absolument hallucinant. Ceci a grandement favorisé l'ascension au pouvoir de l’extrême droite et d’Hitler. L’Allemagne a été traumatisée. L’hyperinflation est donc un phénomène que les politiques cherchent à éviter à tout prix. C’est une des raisons pour laquelle la stabilité des prix -et par conséquent un Euro fort- est la priorité numéro un de la BCE.


Comment s’y prendre pour dévaluer sa monnaie nationale ?

Activer la planche à billets n’est, cependant, pas la méthode privilégiée des Etats, et n’est généralement utilisée que lorsque c’est nécessaire, c.à.d. qu’il faut augmenter la quantité de monnaie fiduciaire en circulation. La méthode la plus courante est celle qui consiste à maintenir un taux d’intérêt directeur très bas. En effet si la banque centrale maintien ses taux artificiellement bas, alors les banques pourront emprunter de l’argent à un taux bien plus avantageux, puis, ensuite, les investisseurs auprès de la banque. Ce qui aura donc comme effet de booster la croissance.

Seulement, si le taux d’intérêt directeur est déjà trop bas, très proche de 0%, et que cela n'entraîne pas une réelle pression à la hausse de la masse monétaire, alors peut intervenir une deuxième solution, ce que l’on appelle le quantitative easing. Ce mécanisme consiste, pour l’essentiel, à racheter sa propre dette. Son fonctionnement est le suivant:
Tout d’abord la banque centrale augmente ses avoirs en créant de la monnaie, soit en faisant tourner la planche à billets, soit en augmentant son passif par une simple ligne d’écriture en crédit.
En contrepartie, comme l’équilibre entre actif et passif doit toujours être respecté, elle va se tourner vers diverses institutions financières et leur rachètera des bons de la dette.
Les banques voient par conséquent leurs comptes fortement renfloués par du cash fraîchement créé, ce qui leur permettra de prêter plus facilement, encore une fois, et à un taux plus faible. Ceci devrait permettre de relancer l’économie et de lui donner un coup de fouet. Seulement, un des risques majeurs, est que des Etats mal gérés peuvent grâce à cette méthode s’endetter en démesure, puisqu’ils rachètent eux-mêmes leur dette publique. En principe le quantitative easing est une mesure temporaire qui vise à relancer l’économie en période où ça va mal.
Donc, à la fin du processus, lorsque l’économie aura repris des couleurs, le but est que la banque centrale revende ses bons du trésor et récupère la monnaie pour alors la détruire, l’opération devenant ainsi nulle. Cela permettra d’éviter qu’une inflation démesurée ne s’installe.

Il existe encore d’autres moyens de dévaluer sa monnaie, qui sont, disons, moins conventionnels. Un premier moyen, par exemple, est d’influencer par intimidation les décisions des spéculateurs. En effet, c’est le marché qui détermine la valeur d’une monnaie, et si l’on parvient à convaincre celui-ci de parier à la baisse, alors le cours de la monnaie risque bel et bien de descendre. Le but est alors de faire passer le message que, si l’on parie à la hausse, on risque fort de perdre son argent.

Notons d’ailleurs ici une petite subtilité : la différence entre dévaluation et dépréciation. Sur le fond, l’idée est la même, à savoir que la devise d’un pays perde de la valeur, mais le premier sous-tend une action externe d’un gouvernement pour y arriver (type quantitative easing) et le deuxième sous-tend que la perte de valeur reflète uniquement les ressentis libres du marché.

Une autre façon de dévaluer aussi sa monnaie, est de lui fixer un certain plafond, par rapport à une autre valeur étalon, au-delà duquel la monnaie ne peut pas s’apprécier. C’est le cas de la Suisse, qui, par exemple, ajuste son franc par rapport à l’Euro.  Ceci l’assure de protéger ses exportations, l’Europe étant son premier partenaire commercial.

Enfin le Pérou, lui, a trouvé un moyen presque imperceptible de maintenir sa monnaie à un niveau bas: le pays intervient sur sa devise non pas pour la stabiliser sur les marchés, mais carrément pour la rendre la plus volatile possible. Pourquoi? Tout simplement (comme nous l’avons vu en cours de marchés financiers), plus un actif est risqué, plus la prime de risque exigée est élevée. La conséquence, c’est que les investisseurs seront plus vite découragés d’acheter la devise à un prix élevé et ne seront enclins à prendre le risque que représente l’actif que si celui-ci n’est pas trop cher. Ainsi, de manière très subtile, le pays Andin garde une monnaie faible et favorise ses exportations.


Quel comportement adopter ?

Ces dernières années, la banque centrale américaine (FED) a usé (et abusé?) de ce système du quantitative easing, son taux d’intérêt directeur étant déjà au plus bas possible, à savoir compris entre 0 et 0.25%. Le but était comme dit plus haut, de doper les exportations américaines et de relancer l’économie suite à la crise de 2008. Le Japon, dans son but d’inflation et d’augmentation du volume des exportations a, lui aussi, commencé à utiliser ce mécanisme.

Cependant, une relance purement monétaire, est-ce une bonne idée?

Cela peut, bien entendu, présenter pas mal d’avantages. D’un côté cela entraîne une relance économique, car plus de prêts sont accordés et cela favorise  investissements et consommation. De plus ça favorise donc les exportations et diminue les importations. Cela permettra de booster les entreprises locales qui produiront d’autant plus que la demande venant de l’extérieur sera forte et que la demande interne pour les produits étrangers se contractera (vu que ce qui vient de l’extérieur sera plus cher), ce qui provoquera un repli sur les produits locaux. Les entreprises du pays, ou de l’union monétaire le cas échéant, se retrouveraient donc bien avantagées. Logiquement les emplois suivront ainsi que le niveau de consommation de la population.

Le premier effet d’une politique monétaire de relance sera donc bel et bien une embellie économique. Mais, dans le même temps, un effet tout à fait inverse se met en place.

Car, il faudra compter avec un tas d’effets secondaires néfastes. Tout d’abord le pays devra faire face à une période d’inflation qui peut très vite devenir insupportable. Deuxièmement, comme les importations deviendront plus chères, elles diminueront, ou deviendront plus handicapantes pour le pays. Là, je pense en particulier aux matières premières desquelles on ne peut se passer, et à une augmentation du coût de celles-ci, ce qui peut être très préjudiciable à bon nombres d’entreprises. Certains pays seraient très sensibles à cette conséquence. Le Japon en fait partie. Le pays a décidé de mettre à l’arrêt ses centrales nucléaires, mais les besoins énergétiques sont toujours bien présents. Ses importations en charbon ont explosé. Mais suite à la politique monétaire du pays, celles-ci deviennent de plus en coûteuses, ce qui grève la compétitivité du pays.

 Mais ce n’est pas tout. Comme expliqué au début, dévaluer sa monnaie risque d’entraîner la réaction de tous les autres pays. Et une guerre des monnaies ne serait, au final, bénéfique à personne. Car grandir en dévaluant sa monnaie, c’est vouloir grignoter une part de la croissance d’un autre pays. C’est un petit jeu à somme nulle qui n’apportera, au final, rien à personne. Bien au contraire, tout le monde verrait son inflation augmenter. Une guerre des monnaies est donc une guerre, d’où ne sortira sûrement pas de vainqueur.

Alors, bien sûr, l’économie est une compétition. Elle l’est aussi à l’échelle internationale. Mais c’est une compétition, qui doit avoir comme effet, au final, de profiter à toutes les parties autour de la table. Lorsque deux acteurs économiques échangent des biens, ils le font, car ils savent qu’ils vont tous deux en profiter. Les décisions purement monétaires par contre, n’apportent pas de réel surplus économique.

Pour une relance forte et durable, mieux vaut donc se baser sur des réformes structurelles profondes telles que :
-     Améliorer la technologie et l’efficience.
-     Trouver des solutions nouvelles et adaptées aux défis auxquels nous faisons face aujourd’hui.
-     Adapter le système et ne pas répéter les erreurs du passé.

Le Japon a cependant choisi le chemin de l’illusion de la croissance. Le pays a une population vieillissante et qui ne grandit plus, ce qui signifie que la croissance supplémentaire du pays est répartie entre moins de personnes que dans des pays en voie de développement. Le problème, justement, est que de moins en moins de travailleurs vont devoir supporter la charge de pensionnés de plus en plus nombreux. Le Japon a besoin de main d’œuvre. Mais le pays souffre aussi d’un manque d’investissements étrangers : la fiscalité japonaise et les coûts de productions ne les incitant pas à s’installer. Des réformes structurelles qui pourraient redynamiser un pays assoupi seraient donc, par exemple, d’encourager une immigration massive, une remise en route des centrales nucléaires ou encore un assouplissement de la fiscalité. Mais le peuple préfèrera, dans l’immédiat la réforme qui ne sera efficace qu’à court terme. A long terme, la relance n’aura cependant été qu’une illusion.

La BCE aura donc sans doute raison de vouloir un euro fort, même si cela désavantage pour l’instant les pays les plus fragiles, comme la Grèce par exemple, qui aurait bien besoin de doper, même artificiellement, ses exportations et son industrie. La France a émis également le souhait de voir baisser l’euro. Mais d’un autre côté, la BCE en agissant de la sorte, encourage les pays de la zone Euro à se focaliser sur les causes structurelles de la crise et surtout, calme le jeu pour éviter une guerre des monnaies au niveau mondial. 

Nicolas Moreno

3 commentaires:

Unknown a dit…

D'après moi, une piste de réflexion supplémentaire peu être dégagée, Je pense qu'une autre raison qui incite l'europe à maintenir son taux de change par rapport aux autres monnaies est celui du prix du baril de pétrole. En effet, le baril se cotise en dollar et comme l'euro est plus fort par rapport au dollar, cela nous permet d'épargner quelque peu sur le prix d'un baril. De plus, avec les prix de l'essence pour le moment, ce petit avantage n'est pas négligeable.
Qu'en penses-tu ?

Unknown a dit…

Petit avantage certes, mais vite combler et dépasser par des taxes excessives qui font s'envoler le prix de l'essence...

Unknown a dit…

Je pense que tu as raison Romy, c'est une des raisons, l'union européenne étant fort dépendante des autres pays pour bon nombres de matières premières, dont le pétrole bien entendu. Cependant, il me semble que ça reste un motif assez marginal.
Une autre raison est que l'Allemagne en particulier a adapté son modèle économique à une monnaie forte. Le pays importe les matières premières hors Europe à bas prix, puis exporte beaucoup au sein même de la zone Euro, où elle ne souffre donc pas de désavantage concurrentiel lié à la monnaie.
C'est une autre raison pourquoi l'Allemagne est un peu seule dans sa volonté d'un Euro très fort. Et vu que les allemands sont en position de force ils sont en mesure de remplir leurs objectifs.